Calme Courage Combativité

Cela doit être un moment magique, unique. Une nuit terriblement courte, nous rappelant d’une façon répétitive que notre place est ailleurs, au milieu de nul part, dans cet océan de pierre, de végétation, d’eau, de chaleur. Elle nous dicte une loi implacable qui est celle du plus fort contre le plus faible. Or, le plus faible, c’est nous, pauvre Etre Humain, en recherche de quelque chose, pour nous faire grandir, espérer et rêver. Un lit bien trop petit pour une si grande ambition, un si grand rêve. Un drap bien trop lourd pour notre corps si petit, si fragile mais que nous espérons si fort, puissant et invulnérable. Cette nuit, je l’imagine tous les jours, et parce que la chance m’a touché, cette nuit, je vais la vivre. Elle me fait peur rien que de penser à ces longues heures de repos, de tourmente, de solitude, de rêves.

 

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Cela doit être un instant fabuleux que de voir ce goudron, cet endroit, Courmayeur. Quel frisson peut se produire à cet instant ? Quel sentiment habite ce coureur ou plutôt celui-ci ? Que se passe t’il dans la tête du champion? Et dans celle, comme moi, du coureur anonyme ?

Nous rêvons toutes et tous de cette montagne, de ces sentiers, de cette foulée que l’on souhaite belle et légère, de ces rubalises qui tracent un chemin vers l’inconnu, vers un destin sans pareil. Nous imaginons toutes et tous que plusieurs heures de souffrances nous guettent, nous attendent, de leurs grands yeux nous contemplent et leurs grandes gueules prêtent à nous dévorer un à un. Nous savons que la Montagne est impitoyable avec ceux qui souhaitent se mesurer à elle. Elle comble d’honneur les plus valeureux et puni ceux qui ne la respecte pas, ceux qui pensent être au dessus d’elle.

Alors, la meute va se lancer dans ce défi incroyable, impitoyable, totalement fou, la meute va se mettre en mouvement pour aller conquérir cette Terre, ce Graal. Tout le monde espère simplement rejoindre l’arrivée, couper une ligne imaginaire tracée par l’homme, boucler la boucle, prouver quelque chose, répondre à quelque chose, se persuader de. La meute colorée va entrer en mouvement, et s’étirer inéluctablement vers l’infini, vers ces destins mêlés, croisés. Les applaudissements vont raisonner comme une musique connue, comme une marque d’admiration, de respect, ou pour vaincre la peur, l’appréhension, le doute. Les sourires seront magnifiques, rassurants. Les visages illuminés d’espoir, cachant la crainte que les choses soient différentes que les plans établis.

A la joie du départ va succéder l’envie, le doute, le désespoir, le dégoût, la folie. Ce combat contre la Nature, contre soi-même, contre un élément pourtant bien trop fort pour soi. Le mouvement ne résultera que de ces jambes musclées, ce coeur battant plus vite, ce cerveau sécrétant des substances toutes plus incroyables les unes que les autres, de cette envie, de ce courage, de cette forme d’inconscience, de cette motivation, de cette crainte.

Cela doit être incroyable de porter son regard sur ce paysage, sur cette magie naturelle qu’offre la montagne. Cela doit être fabuleux de progresser au milieu de ce lieu naturel, qui a mis des centaines d’années à se former et qui nous offre un panorama à couper le souffle. Cela doit être fabuleux de se retrouver là où tant d’autres personnes souhaiteraient être. J’ai souvent imaginé mes yeux conquis par la beauté des lieux, par l’ambiance qui se dégage, par la dureté de la montagne, par sa capacité à nous faire souffrir, à nous faire simplement admettre que nous sommes avant tout des humains. Elle, elle ne craint rien, ou presque, sa force légendaire est inaltérable. Jamais elle ne doute, jamais elle ne craint l’Homme. Tout le temps elle a le dernier mot, elle dicte sa loi, elle forge des destins, des légendes, elle créée l’Histoire. Courir avec elle ne s’improvise pas, cela se mérite, se respecte. Courir en montagne c’est s’exposer à l’élément le plus impitoyable qui existe. La pluie, le soleil, le tranchant d’une pierre, le vide d’un trou, la vue d’un balcon, la dureté d’un sol, la beauté d’un sommet, voila ce qu’elle offre à celles et ceux qui veulent s’y frotter.

Je rêve de cela depuis des semaines. Et aujourd’hui, je sais que dans quelques mois je serais au milieu d’hommes et de femmes qui ont souhaité courir pour affronter la Nature, pour y découvrir une face de sa splendeur, pour réaliser un rêve ou simplement jouer avec le temps. Je suis au milieu de ce flot de coureurs ne regardant que dans une seule et unique direction, vers le haut, vers le lointain, vers l’espérance, vers la ligne d’arrivée.

Et puis il faudra accepter d’y être, accepter de ressentir la joie, d’être submergé par l’émotion. Il faudra se résoudre au fait de l’avoir fait, d’y être arrivé, d’avoir eu la chance de passer au travers du jugement de cette montagne si hostile parfois. Il faudra se retourner une dernière fois pour admirer ce paysage, il faudra comprendre ce que l’on a réalisé, il faudra rêver, une dernière fois.

Et enfin, il y aura ce virage ouvrant sur l’ultime ligne droite, il y aura ces gens contre les barrières, il y aura le son du speaker, il y aura ces applaudissements, ces regards bienveillants emplis de je ne sais quoi pour je ne sais qui. Il y aura ces ultimes mètres pour franchir l’arche final. Que se passera t’il ?

Alors soudain, la tête haute il regarde au loin, ne sachant pas ce qui se passe, imaginant que c’est un rêve, un de plus. Mais non, c’est bien lui, c’est bien ce petit bonhomme qui va franchir la ligne, avec ses yeux d’enfant. Et puis il va se mettre à pleurer, pour jeter ses dernières forces dans l’ultime effort. Un effort sur-humain mais quel effort, le plus bel effort de sa vie de coureur. Il va penser à Elle, en espérant que là où elle est, elle le contemple, l’admire même. Il va penser à tellement de choses. Il va se sentir vivant, il va même vibrer. Et puis ce sera l’instant final, un regard vers le ciel, un poing serré, un sourire toujours modeste … le moment de tirer une révérence à la montagne comme pour la remercier de lui avoir offert ce magnifique moment, ce long moment de vie, d’absurdité, d’effort, de partage, de quête intérieure, de spiritualité. Il va se mettre à genoux et embrasser le sol brûlant de Chamonix. Soudain, plus rien n’aura de sens, il aura accompli la plus merveilleuse de ses aventures sportives, il aura vaincu ses doutes, vaincu la peur, vaincu ses propres limites. Il sera comme des centaines d’autres, un coureur littéralement extraordinaire. Il sera différent, il sera lui. Il aura fait preuve de Calme, de Courage et de Combativité. il aura bouclé sa CCC. 

 

Courir sur l’eau

 

Menthon : Latitude : 45.860543 | Longitude : 6.194737

Le soleil brille intensément, la température pour les spectateurs est presque insupportable, l’eau est l’allié de cette journée dantesque. L’enrobé sur lequel les gens déambule doit brûler par endroit, même le timide vent n’a aucune action sur ce four géant. J’attends impatiemment mon relayeur, Ludovic, un mec super, un coureur excellent qui se perfectionne sur Chamonix où désormais il arpente avec ferveur les plus beaux sommets. Il s’est élancé de Doussard pour grimper en direction du Chalet de l’Aulp puis basculer en direction de Menthon . Ici c’est un peu chez lui, ses anciens chemins d’entrainements. Je sais qu’il est en train de faire le maximum, et que je vais devoir en faire de même. Il est généreux dans l’effort et son passage à la Forclaz m’a donné un précieux indice : il est fort! Je trépigne d’impatience et de peur aussi. Peur parce que je ne dois pas passer à travers, pour eux, mes autres relayeurs qui se sont donnés tout ce mal pour me permettre de m’élancer d’ici, de Menthon pour l’ultime relai. Je fais les cent pas, je guette, je tachycarde, je transpire, j’ai peur. Je cherche du regard quelque chose qui pourrait me rassurer. Je ferme les yeux, je tente de visualiser. Et puis, au bout de la route, du chemin, il est là. Mon regard croise le sien, il m’assure qu’il va bien, j’en suis ravi. Pourtant pas le temps de réfléchir, j’enfile la puce au poignet et regarde au loin. Il n’y a que 15 kilomètres à parcourir et un dénivelé de 1000 mètres environ à grimper mais il va falloir se donner les moyens de le faire. Je me remémore les conseils de Yoann, je décide de prendre un rythme modéré au départ pour pouvoir relancer au sommet et faire une bonne descente. Les jambes sont dures, les premiers mètres aussi et puis …

Le reste n’est que plaisir, volupté, sourire, beauté. La foulée est souple, en tentant de ne pas faire trop de bruit, comme si il fallait caresser le sentier, ne pas faire mal à la Montagne, la préserver un peu, la remercier en douceur de nous donner ce spectacle exaltant à vivre. Le chemin d’abord facile commence progressivement à aborder son côté dur, rude, cassant, la fréquence de course diminue légèrement, la foulée est toujours légère. Je rentre dans la course, rapidement, calmement, sereinement, en essayant de ressentir les choses. Je me concentre sur l’élément qui m’entoure, sur ma foulée, sur le rythme de course, je mets mon cerveau sur pause et tente de me détacher de cet effort. A un instant précis la douleur et la souffrance n’existent plus. Je rentre peu à peu en paix avec moi-même. Je rentre dans cet état où rien ne perturbe mon évolution. Je regarde les personnes au bord du chemin, un sourire, une parole, et puis c’est tout. Les descentes sont rapides, les plats avalés à vitesse constante. La progression est fluide.

La vue au sommet de l’Ancien Téléphérique est magique, comme toujours. Ce lac bleu turquoise, ces montagnes, j’ai presque envie de m’arrêter pour remercier la Vie mais j’ai des affaires à clôturer. Je le sais, je reviendrai très vite. C’est mon éternelle promesse à la Montagne. Les crêtes du Veyrier sont un pur régal, je vole, l’appui sur l’avant de cette chaussure est parfait, l’absence de bruit, la respiration profonde, l’air que je sens glisser sur ma peau, se fameux lâché prise que je voulais rencontrer, tutoyer, est là. Cet instant est magique. Je suis tel un jeune félin en osmose avec son élément, je découvre ce sentiment qui n’arrivera peut-être qu’une seule fois dans ma vie de coureur à pied. Voila la réponse, voila pourquoi je cours. Le sourire me rempli de joie et d’espérance. Je suis vivant, j’en ai la preuve sous les yeux.

Mont Baron : Latitude : 45.896661 | Longitude : 6.186904

« ô Toi Montagne majestueuse, témoin de tous nos exploits, partenaire d’un jour ou d’une nuit, Reine de la Terre, beauté éternelle. Tu as frappé mon coeur de plein fouet comme pour m’inviter à te découvrir, à me livrer un peu de ton secret, un peu de ton Amour. Tu as ce don de me faire sourire, de me faire mal, de me faire pleurer, de me faire revenir, à chaque fois parce que tu me manques lorsque tu es loin de moi. J’aime la courbure de ta silhouette, ta robe blanche d’hiver, tes habits d’été. J’aime la douceur de ton visage comme je dois parfois détester la dureté de tes cimes, de tes pentes, de tes vallées. J’aime ton silence protecteur, j’aime lorsque tu m’autorises à fouler tes chemins, où tu me fais ces cadeaux instantanés et naturels comme un levé de soleil, un clair de lune, un passage furtif de bouquetins. J’aime à sentir que tu sembles infranchissable, mais que tu te laisses pourtant dompter le temps d’un ascension, d’une descente. Pourtant, il me reste tant de choses à découvrir de toi, tant de choses à apprendre. Mais j’ai le temps, et l’envie. Tu me reverras, encore et encore ».

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Photo : David Gonthier – Tous droits réservés à l’auteur

Le sol semble parfait, les racines, les cailloux disparaissent furtivement le temps que mon pas ne s’enfuit. La vitesse est grisante, plus rien ne peut perturber cette progression. Cette descente je la connais, plus d’une fois je m’y suis régalé. Mais je m’y suis aussi fais peur, j’y ai douté, j’y ai pleuré parce qu’elle m’avait mise à terre. Aujourd’hui, je vole certes mais je la respecte. Je profite juste de cet instant magique et unique que la Nature m’offre. Je respire, je ressens, je vis cette descente intensément. Je sais aussi qu’en bas, c’est la fin, la fin de cette course, la fin de ce rêve, la fin de cette aventure entre l’humain et la Nature. Il y aura eu autant d’histoires que de coureurs, autant de destins croisés, autant de sourires que de larmes, autant de fierté que de déception. Mais il y aura eu une constante pour tout le monde, le plaisir d’avoir partagé cela ensemble.

« En haut des cimes on se rend compte que la neige, le ciel et l’or ont la même valeur »

Annecy : Latitude : 45.899247 | Longitude : 6.129384

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Un soin pour la Vie

Des articles, des posts, des livres, des témoignages il y en a eu des dizaines, des centaines, alors je vais essayer de ne pas retomber dans la répétition  et écrire ce qui a déjà été dit à de nombreuses reprises. Non, je souhaite simplement partager avec vous ce qui occupe une large place dans ma vie et ce qui me fait croire qu’aujourd’hui, l’Homme peut profondément surprendre, me surprendre.

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Le métier d’infirmier est un métier historique, qui semble traverser le temps avec toujours le même enthousiasme de la part de la société et des gens qui présentent ce métier comme un des plus beaux du monde. Etre infirmier est souvent décrit comme une vocation, une évidence, presque un appel. Mais qu’en est t’il vraiment ? L’image de l’infirmière est-elle vraiment celle que les médias, la société ou la littérature présentent ? Sans doute, il doit y avoir du vrai dans tout cela sinon je n’aurais pas passé du temps à lire les très nombreux articles, coupures de presse ou autres livres traitant du sujet.

Je suis issu d’une famille où de nombreuses femmes étaient infirmières, cadres de santé. Alors au cours de nombreuses discussions, il a été pour moi facile d’imaginer ce que pouvait être le métier d’infirmière. Ma mère, aide-soignante, a eu le courage et l’envie de me faire venir dans son service, pour me montrer son lieu de travail. Il n’y avait aucunement l’envie ou la prétention de faire de moi un futur professionnel de santé, juste l’ouverture à son monde, à l’endroit qu’elle fréquentait assidument même les jours de neige où aller travailler à pied semblait être pour elle et ses collègues la normalité. Elle m’a toujours dit qu’elle n’aurait jamais abandonné ses patients.

Il aurait été facile de proclamer que j’allais perpétuer la tradition familiale, reprendre le flambeau, ou agir dans la continuité. J’ai du mal avec ce conformisme, avec la tradition d’un métier. A vrai dire, objectivement, je ne sais pas pourquoi je suis devenu infirmier, je ne me suis jamais vraiment posé la question. Loin d’être une évidence, ce fût une route à explorer, un challenge à relever. Mon rêve de gosse enfoui c’était d’être chirurgien en cardiologie. Je n’en ai pratiquement jamais parlé, par pudeur, par peur d’être pris pour un fou et aussi beaucoup par doute sur mes propres capacités à réussir un tel chemin technique et intellectuel. Le coeur me passionnait, et me passionne encore aujourd’hui. C’est inexplicable, ce bel organe vital qui transmet la Vie, et qui décide un jour de s’arrêter pour laisse place à la Mort et tous ses mystères. Je me rêvais en blouse blanche, entouré d’infirmières à visiter mes patients, les opérer et les sauver. Pour moi, changer un coeur était un acte incroyablement fou, à la hauteur de la folie de l’Homme. Comment un jour, un homme avait-il seulement pu penser qu’il pourrait transplanter un amas de cellules contractiles d’un patient à un autre ? Fût-il assez contaminé par la Vie pour espérer vaincre la Mort ou tout du moins la repousser, la défier ? Alors je ne serais jamais chirurgien cardiaque, encore moins cardiologue, mais je reste dans cette fascination sans limites pour cette merveille de la Nature.

Lors de mon cursus scolaire, j’ai axé principalement le développement de mes compétences et de mes connaissances vers cette spécialité. C’était l’unique chose qui comptait pour moi, le reste n’était que travail forcé afin d’enregistrer des connaissances pourtant obligatoires. Mon souhait était de faire de la cardiologie, et j’ai réalisé mon projet : réalisation de mon travail de fin d’études  sur le déni de la pathologie coronarienne chez le patient sénior et ultime stage dans l’un de plus gros services de soins intensifs cardiologiques de la région. J’étais fier de mon parcours, fier d’avoir réussi à décrocher un diplôme, fier d’avoir fait comme de nombreuses autres personnes. J’avais un diplôme, j’avais donc un travail. Une fois le morceau de papier récupéré à l’Agence Régionale de Santé, il fallait se rendre à l’évidence que désormais, c’était la vraie Vie, des vrais patients, des vrais soins. L’équipe médicale allait devoir me faire confiance après avoir démontré que j’avais une vraie valeur de soignant, de vraies compétences, un certain savoir. Les débuts ont été plutôt faciles, j’ai tout de suite aimé ce que je faisais au quotidien. Je me sentais à ma place, de toute façon, et clairement je ne savais faire que ça : soigner les gens.

Je n’ai jamais été dans ce rêve impossible que je pouvais sauver les gens, d’ailleurs encore aujourd’hui, je ne sauve personne, je ne suis qu’un modeste maillon dans la chaine du soin. Je reste entièrement  persuadé que c’est l’addition des compétences de l’équipe et surtout le concours du patient qui permet de préserver la Vie. C’est un combat perpétuel contre la maladie, pour la Vie et contre la Mort. Un combat technique, mental, psychologique où celui qui a le plus envie de gagner sort souvent vainqueur. J’ai toujours cru en l’Homme, en sa force intérieure, en ses croyances même les plus loufoques, j’ai cru en la médecine, j’ai cru en la technique, j’ai cru en rien aussi, parfois. Je suis passé par des moments de purs bonheurs comme par des moments de profonde détresse. Petit à petit j’ai fais connaissance avec la nature humaine, j’ai tout simplement rencontré  l’homme et la femme dans ce qu’il ou elle est de plus incroyablement profond(e) et authentique.

Ce métier est un révélateur de nombreuses choses et aujourd’hui où le climat sociétal est davantage tourné vers l’égoïsme et l’individualisme, il me donne le droit de croire en l’être humain et en tout ce qu’il peut avoir de plus beau en lui-même, sous peine qu’il veuille bien en prendre conscience et le partager. C’est modestement un message d’optimisme que j’aimerais vous transmettre parce que vraiment, j’ai vu l’humanité, j’ai vu la solidarité, j’ai vu l’abnégation, j’ai vu le soutien, j’ai vu le partage, l’écoute attentive. J’ai constaté que l’Homme était fondamentalement bon. Je ne saurais expliquer pourquoi un homme préfère devenir médecin et un autre terroriste. Je ne saurais expliquer pourquoi en un seul endroit il peut y avoir l’Homme qui sème la mort et l’autre qui lutte contre. Je ne saurais expliquer pourquoi des personnes sacrifient leurs vies au profit des autres. Quelle immense générosité elles doivent avoir en elles, quel trop plein d’amour elles doivent contenir pour être capable de le  transmettre sans limite. Ce métier m’a montré que tout est possible, que même lorsque la situation semble perdue, il demeure l’espoir. Je me souviendrais à vie de ce patient dont le coeur avait décidé de renoncer à sa principale activité. C’est alors une lutte contre la mort qui s’était mise en place, comme si notre plus grande volonté était de faire un immense pied de nez à la mort en lui prouvant que lorsque l’on veut on peut. C’est au prix d’un effort intense que le coeur s’était résolu à reprendre son activité, avec une étonnante discrétion, celle d’un tracé cardiaque qui soudain redevenait normal. Nous avions gagné ! Mais gagné quoi ? Rien en fait, nous avions juste permis à la Vie de continuer son oeuvre magnifique, au patient de vivre et à sa famille de se prendre dans les bras pour continuer à s’aimer tous les jours un peu plus. J’avais trouvé ça beau, ces sourires, ces pleurs, ce soulagement global, cette volonté que l’on avait eu d’y croire, de ne pas se laisser faire, de se battre jusqu’au bout. Ce patient est sorti de l’unité, il est en vie et j’espère qu’il se souviendra que c’est avant tout la Vie qui n’a pas voulu dire stop ce jour là.

Je me rappellerais aussi toute ma vie de cette patiente, de mon passage dans sa chambre, de ma main posée sur elle pour lui démontrer que j’étais là, présent, puisqu’elle ne pouvait m’entendre. Je me souviendrais de ce massage cardiaque, long, éprouvant. Pourquoi n’ai-je pas voulu arrêter ? Pourquoi est-ce moi qui ai massé cette dame pendant quarante minutes ? Quelle force ce jour là m’a envahi moi qui d’ordinaire ne serait jamais arrivé à maintenir un tel effort. J’y ai repensé de nombreuses fois lorsque le soir même je suis allé courir, courir pour elle, courir pour montrer que oui la mort avait emporté une bataille mais que la guerre était loin d’être gagnée. Je n’ai jamais aussi bien couru, j’étais certainement accompagné par elle. Elle m’avait transmise son élan vital, sa puissance, son envie. Tout m’a semblé plus simple, plus pur, courir n’était plus une difficulté, c’était tellement facile de progresser. La douleur n’avait plus de sens, ce n’était plus mon ennemi, c’était simplement une réaction de mon organisme à un stress donné. La douleur était bien dans cette famille orpheline. Nous avions échoué, nous, êtres humains prétentieux. Pour la première fois, l’émotion était trop importante, pour la première fois j’ai ressenti l’échec, les limites de mon métier. J’ai pleuré, devant mes collègues, comme si la gène n’existait plus, comme si il fallait qu’ils se rendent compte que moi aussi j’étais humain.

Je n’ai pas décidé d’être infirmier, je n’ai pas non plus décidé de soigner les autres, j’ai suivi une route, celle qui me paraissait la plus à même de me correspondre et de me rendre heureux. Je fais ce métier parce que c’est le seul qui me permet de voir des personnes sourirent alors qu’elles souffrent, de voir des mains qui se serrent alors que la Mort va arriver. Je fais ce métier pour savoir qui vous êtes, vous mes patients, pour que vous me donniez espoir en la vie, pour que vous, êtres humains si riches, vous puissiez partager tout cela avec moi. Je soigne selon mes convictions, selon mon caractère, selon ma sensibilité. Je n’ai certainement pas la meilleure façon de prendre soin, mais je fais le maximum croyez-moi! Alors quelle richesse lorsqu’un patient m’appelle par mon prénom, me demande si j’ai bien dormi, si je reviens demain, ou ce soir. Quelle immense richesse ce sourire que vous me faites le matin ou le soir lorsque je pénètre dans votre chambre. Quelle immense fierté m’envahie lorsque je reçois un de vos « merci » si puissant. C’est finalement ma plus belle et légitime récompense.

 

Déconnection

Il est bientôt trois heures du matin, comme trop souvent depuis de nombreuses semaines le sommeil a disparu au profit de l’éveil des sens, de l’omniprésence de la lumière. Dehors, il n’y a quasiment aucun bruit, seulement quelques effets sonores urbains, le bruit d’un dernier tram, d’une voiture qui passe ou d’un groupe de jeunes adolescents alcoolisés rentrant de soirée. Finalement une nuit comme tant d’autres nuits. Dans le studio, une ambiance particulière, comme une tension, comme une invitation à aller vers l’extérieur pour s’extirper de pensées bien trop polluantes pour l’esprit. Même si l’heure semble davantage propice au sommeil, il décide de mettre fin à ce long processus d’endormissement qui de toute façon se solde quotidiennement par un échec cuisant. Rapidement, les habits s’enfilent sur ce corps nu, un rapide passage devant le miroir et il est temps de prendre l’air. Le couloir s’illumine automatiquement, le sol est silencieux comme pour camoufler son départ, sa fuite, la porte des escaliers permet la descente vers le dehors, vers un autre destin, une autre vie dans la vie. Gauche ou droite ? peu importe, l’essentiel est de partir d’ici, de déambuler dans cette ville dont il a encore beaucoup de choses à apprendre, à découvrir. Il retrouve l’ambiance rassurante qu’il s’était imaginé au fond de son lit, une ambiance calme, mais emplie d’ondes particulières. L’éclairage urbain plonge cette ville dans une atmosphère tamisée, feutrée. Ses pas se font rapides mais sans excès, il marche vers l’inconnu. L’air est chaud en ce mois de juillet, il fait sec, un léger vent du sud colporte une douce caresse qui le maintien éveillé. Son téléphone diffuse dans ses oreilles une fine musique de jazz, une basse américaine, une caisse claire accordée bien haute, un CP70 aux cordes bientôt usées. Ce son le transporte ailleurs, le fait sourire, accompagne son regard sombre, il est comme dans un court métrage sauf que ce soir, l’acteur principal c’est lui.

Sur le banc est assise une jeune femme, seule. Elle semble regarder droit devant elle le paysage nocturne de ses quais bordants le fleuve paisible. Une cigarette dans une main se consume sans même qu’elle la porte à ses lèvres. Dans l’autre, une feuille froissée. Son regard se pose sur elle, parcours le manuscrit une fois, deux fois, plusieurs fois. Sur sa peau, juste couverte par un pantalon noir et un haut blanc ajusté, un gilet léger coupe le modeste vent qui tente de s’engouffrer sous ses habits et caresser ses sous-vêtements. Elle est divinement belle, simplement maquillée, habillement chaussée d’une paire d’escarpins fins et élégants. Ses cheveux lâchés balayent son visage d’ange. Bientôt elle constate que la feuille de papier tombée à ses pieds a disparu. Levant la tête elle croise au hasard son regard. Ils se regardent, furtivement, se demandant se qu’ils font là, eux les deux seuls inconnus de cet endroit. Elle n’esquisse aucun sourire. Sauvage et froide elle ne se dévoile pas et reste enfermée dans la nostalgie des mots qu’elle vient de lire. Lui, surpris et ailleurs reprend sa déambulation nocturne.

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Ambre travaille, elle est avocate. Ses journées sont très rythmées depuis trop longtemps. Peu de vacances, beaucoup de stress, des affaires complexes à plaider ont raison de sa modeste robustesse. Sa vie sentimentale est chaotique car rares sont les hommes qui supportent son rythme. Elle ne fait de son côté que peu d’efforts pour les garder auprès d’elle. Se levant tôt le matin, rentrant tard le soir, sa priorité est son travail. Elle a mis de côté ses ami(e)s, sa famille pour se consacrer uniquement à son métier. Bien sûr, avant elle n’était pas comme ça, elle était heureuse, épanouie, et comblée d’amour. Elle avait trouvé l’homme de sa vie, l’homme d’une vie. Un homme qu’elle avait jugé parfait pour elle. Rencontrés lors d’une soirée et assis face à face, ils avaient rapidement échangés quelques mots puis une interminable discussion ponctuée de profonds regards. Quelques jours après ils s’étaient retrouvés pour officialiser ce qui allait devenir une réelle relation amoureuse. Puis rapidement ils s’étaient installés dans un bel appartement tout juste rénové avec goût. Un mobilier contemporain dans un espace plutôt ancien. Un choc des siècles qui faisait merveille. C’était un cocon apaisant et sécurisant. Les week-ends étaient souvent synonymes d’évasion, de découverte, de retrouvailles, de moments pures, magiques, intenses qui semblaient les remplir de sérénité. Ils étaient heureux, projetant même de concevoir ce que la vie semble offrir de plus beau pour un couple. Tout allait bien. Et puis un matin, il avait décidé de ne plus rentrer, de partir pour un pays lointain, pour fuir son quotidien. Il n’était pas celui qu’il était aux yeux des autres. Il s’était réfugié dans le mensonge pour ne pas la perdre, pour ne pas se perdre. Chef d’entreprise, il était quasiment au bord de la faillite. Ayant fait des placements douteux à l’étranger, l’argent avait disparu et tous ses espoirs avec. Il commençait a devenir accro à l’alcool, et était tombé depuis quelques semaines dans la cocaïne et les jeux d’argent. Sa défonce le transportait loin de ses soucis, loin de son quotidien pourri qui envahissait sa boite aux lettres de courriers de relance, de lettre d’huissiers. Il s’enfermait dans son bureau comme pour se protéger de l’extérieur, d’une menace que le rendait de jour en jour de plus en plus paranoïaque. Le soir il jouait l’argent qu’il n’avait pas au Casino. Il rentrait tard dans la nuit, pour dormir dans le canapé car ses jambes ne pouvaient le porter plus loin.

Depuis ce jour, elle avait décidé de ne se consacrer qu’à son travail et de laisser sa vie se poursuivre sans personne. Ses rares moments de liberté étaient passés loin de chez elle, vers les montagnes, ce refuge naturel qu’elle appréciait tant. Elle tentait de recharger les batteries au contact de la nature, foulant les chemins, caressant les arbres, frôlant le ciel au sommet des crêtes. Parfois elle passait la nuit dehors, sans rien, en attendant la fin. Puis au petit matin elle se réveillait en vie, redescendant tel un automate vers la civilisation. Elle ne mangeait bientôt plus, se laissant aller vers une perte de poids inexorablement violente pour elle. Depuis ce jour, elle avait voulu retrouver sa liberté, se libérer de toutes contraintes, de vivre autrement. Mais elle ne pouvait le faire, contrainte par de multiples cordes qui semblaient la retenir comme une proie prise au piège dans une toile d’araignée géante. Un jour elle voulait tout lâcher pour le lendemain trouver cette idée totalement idiote. Elle voulait se trouver un refuge, loin, simple, qui rendrait sa vie sans doute plus facile. Mais comment décider de partir ? Qu’est-ce qui la retenait vraiment ? Elle qui était seule, sans réelles attaches, sans contraintes. Etait-elle assez forte pour tout plaquer ? Sa famille allait-elle comprendre son geste ? Son père et sa mère ne la comprendraient pas, trouveraient son geste lâche et facile. Et puis que ferait-elle toute seule au milieu de nul part. Etait-elle prête à cette vie de solitude ?

Alors que l’heure avance, il se dirige vers le sommet de cette petite colline pour dominer la ville. Le vent est davantage présent l’obligeant à passer une veste. Son téléphone délivre désormais un récital de musique classique : Pavane de Gabriel Fauré. La douceur des cordes font trembler ses tympans, son souffle se ralentissant pour lui permettre de plonger dans un rêve éveillé. Il pense à de multiples choses, il pense qu’il devrait faire le point sur sa vie, régler ses derniers soucis. Mais comment faire tellement cela lui semble impossible. La pile de lettres sur son bureau le stresse et l’empêche de dormir. Il est conscient de sa situation mais ne sait par quel bout commencer. Il a peur, peur de tout, peur de perdre pied, peur de perdre la bataille contre lui même, contre ses vieux démons. S’il en est là, c’est uniquement grâce à lui, à cause de ses dérives passées, de sa mauvaise gestion, de ses années gâchées. Il a peur d’affronter la réalité des choses, préférant l’ignorance d’une lettre qui reste cachetée. Mais combien de temps tiendra t’il ? Lui-même l’ignore. Son corps le protège de ces attaques psychologiques. Il va bien faire un peu de sport, puisque c’est le seul moyen qu’il a trouvé pour ne pas y penser. A son travail, il y pense, il s’imagine arraché de son poste de travail et conduit tel un criminel sur l’échafaud de la justice des Hommes. Des solutions il n’en a plus alors il patiente, rêvant au miracle qui n’arrivera de toute façon jamais. Il n’est pas fier de cela, de ce qu’il est devenu. Sa vie aurait pu être totalement différente mais le chemin n’est jamais droit et l’existence jamais aisée.

Dans la nuit noire elle va disparaitre, laissant place à l’inconnu et au hasard naitre.

Dans la nuit noire il va disparaître, laissant à la vie ses mains ouvertes.

Dans un voyage sans fin ils vont s’en aller, profiter de ce temps sans fin pour rêver 

Laissant enfin place à l’éternel et mettant fin à cette cruelle ritournelle. 

 

 

 

Rencontre

Un virage en voiture, le volant qui tourne sur la droite, les roues braquées dirigent cette masse noire qu’est le véhicule qui me transporte sur le bitume de la Croix-Rousse. Il est là mais je ne l’ai pas encore vu. Soudain mon téléphone sonne, j’ai rapidement compris que je n’étais pas loin, qu’il n’était pas loin. Le temps de refaire un tour pour trouver une place, se garer, éteindre le moteur et vivre l’inconnu.

La poignée de main est franche, et quasiment immédiatement les mots commencent à sortir de ma bouche, sans aucune hésitation. C’est pourtant étrange cette perception des choses, de ce moment, de cette première rencontre. A vrai dire je ne le connais pas vraiment, nous avons simplement échangé quelques messages sur internet et avons comme point commun la même passion du trail-running, le même coach, et certaines valeurs et croyances partagées. Mais le courant va t’il passer? Rapidement, je fais la connaissance d’un de ses frères, une poignée de main, et un regard. L’ambiance est posée : un sympathique petit troquet avec quelques tables disposées sur une terrasse extérieure improvisée sur le trottoir. A l’intérieur, l’ambiance est bruyante, assaisonnée d’une odeur de cigarette active. Les gens ici ont l’air de se connaître très bien. Je prends ma première bière pour respecter la tradition de ce groupe de coureurs, boire à la santé de l’amitié et de la simplicité. La discussion est riche, sans vide, même si la course à pied est le sujet principal, je retrouve la façon de parler que j’imaginais, je retrouve cette réflexion, cette conviction, cette passion. Cela fait plaisir à entendre. Je sais aussi que d’autres personnes vont nous rejoindre, autant de destins, autant de choses à découvrir. Moi je suis l’inconnu au milieu de ce cercle, cette fratrie. Ai-je vraiment ma place ? Je l’ignore mais j’ai été convié alors je vais m’intégrer. Pour moi qui suis plutôt d’une nature timide et réservée, c’est presque une course d’ultra que de faire la démarche de s’ouvrir à plusieurs personnes inconnues. Mais j’ai décidé d’être naturel, nous verra bien.

La fratrie se recompose au fil des minutes et je découvre quatre garçons unis par le même sang mais aux physiques et personnalités tellement opposés. C’est une expérience nouvelle, moi qui n’est qu’une soeur, je découvre de l’extérieur une réunion de famille. Je fais la connaissance de belles personnes, qui font le maximum pour me mettre à l’aise, m’intégrer à leur groupe. Alors je me sens détendu, je profite de ce moment, de ces mots échangés, de cette discussion riche. Je me rend compte aussi qu’il correspond exactement à l’idée que je m’en étais faite. Une personne simple, à priori très cultivé, curieux et passionné. Le type de personne qu’il est appréciable de rencontrer. Il parle comme je pourrais parler, il pense comme je pourrais penser. Il est finalement très proche de moi,  de mon « moi » intérieur, de cette partie de soi que l’on garde secret, ou que volontairement on ouvre à l’Autre. Ce « moi » qui fait de nous une personne unique, riche et inimitable.

Après trois quart d’heure passé dans ce bar, et les vêtements bien imprégnés de la délicate odeur de tabac, nous nous lançons dans la recherche d’un restaurant pour continuer la soirée. Les lieux sont nombreux, les places nettement moins. Après quelques refus, nous trouvons enfin notre bonheur. Ce soir, ce sera cubain. Un lieu assez incroyable, l’impression de rentrer dans un autre pays, d’être ailleurs, en France mais ailleurs en même temps. Le lieu est bien occupé, mais une table nous fait de l’oeil. Nous nous installons et quelques minutes plus tard, un Mojito « homemade » s’invite à nos lèvres. La soirée peut continuer. Je fais partie d’un cercle, d’une tribu, d’un groupe, presque d’une famille. J’écoute bien plus que je ne parle, mais ça, c’est ma nature. Je suis réceptif à toutes les subtilités de la discussion, à ces garçons qui se connaissent si bien qu’ils se comprennent même dans l’absurdité de leurs échanges. J’apprendrais donc l’intimité des rapports sexuels entre dauphins, l’intelligence du Bonobo, et j’en passe. Je constate aussi que mon cher ami traileur a une parfaite connaissance de la diététique du sportif, mais est aussi presque incollable sur la vie de Kilian Jornet. Cela fait plaisir à voir et à entendre. Moi l’ultra passionné, j’ai trouvé un interlocuteur à ma hauteur. Il lui reste des choses à découvrir, comme pour moi. Mais c’est sans aucun doute ce qui va faire la force de cette relation qui s’initie : l’échange de connaissance, l’enrichissement de l’autre par l’autre. Tout un programme !

Bastien est une de ces personnes qu’il faut rencontrer, j’ai presque envie de dire qu’il faut absolument rencontrer, connaître ou plutôt apprendre à connaître. Dans le groupe de coureurs avec qui j’échange, il s’est naturellement détaché par sa sensibilité, son approche de la Vie et ses convictions. Il y a des personnes avec qui on accroche plus rapidement que d’autres, plus facilement, plus profondément : il en fait partie. En l’espace de quelques semaines, nous avons beaucoup échangé, sur plusieurs domaines. C’est grâce à lui que je m’initie à la complexité de la Vie, la physique quantique, la relativité générale, la spiritualité, découvrir l’environnement dans lequel nous évoluons … Je me rends compte de mon ignorance à propos de ces sujets, et de l’ouverture d’esprit qu’ils impliquent. C’est un schéma de fonctionnement qui est remis en questions, le doute sur les choses, la peur de l’inconnu, la puissance du vide. Je tente à mon tour de lui faire part de mes découvertes, ou sources d’inspiration. Transmettre simplement ce qui me semble bon, ce qui me semble plaisant à partager. 

Le repas est délicieux, la discussion reste toujours aussi riche. C’est impressionnant d’observer cette fratrie, cette entente presque magique, les échanges sont parfois longs, parfois courts, j’ai le sentiment profond qu’ils se connaissent sur le bout des doigts. Ils touchent en l’autre ce qui est invisible pour l’observateur que je suis. Je ris, je souris, je prend note de ce qui se dit. C’est un code à déchiffrer, c’est une logique à comprendre, ce sont des jeux de mots subtils, parfois si grossiers qu’on en rit à pleurer. Autour de moi, les gens semblent heureux, semblent se régaler de la vie. C’est une bouffée d’optimisme dans le marasme ambiant, c’est une bouteille d’oxygène au milieu de la pollution violente de notre société. Le temps semble prendre une pause et ne retenir que le meilleur pour l’Homme. L’accent chantant de notre serveuse est une invitation au voyage, à l’évasion. Les saveurs sont un régal pour le palet, le Mojito est une explosion des sens. Le temps pourtant mis sur pause passe vite … Etrange paradoxe.

Il est l’heure de partir, de quitter ce lieu. C’est dans la nuit fraîche que nos pas nous dirigent vers le lieu de séparation. Une dernière tirade humoristique, ultimes jeux de mots, ultimes paroles pour se dire finalement au revoir. Désormais, la nuit reprend ses droits, le silence s’impose. Je pénètre dans ma voiture, lance le moteur, roule vers cet appartement que je connais, mon chez moi. Le moment que j’ai passé restera un moment dans ma tête. Demain, il faut se lever, courir, vivre un rêve éveillé, vivre la Vie.

Bastien, je ne ferais pas dans le romantisme ni dans l’idolâtrie, tu aurais, comme moi, horreur de cela. Je tenais simplement, ici, à te remercier de m’avoir fait vivre ce moment de partage, de m’avoir ouvert une petite porte sur ton quotidien, de m’avoir fait confiance pour me présenter tes frères, ces personnes si importantes pour toi. J’ai acquis la conviction que quelque chose pouvait naître de cette première rencontre, une histoire entre deux personnes passionnées par la Vie, par le sport, par le Trail. Il pouvait naître cette alchimie complexe qui débouche vers l’amitié. En ça, Bastien, je t’en suis à jamais reconnaissant. Merci !

 

 

Regards

A ce moment mes yeux ont croisé son regard. Elle me regardait déjà depuis plusieurs secondes, je sentais ce regard, posé sur moi, sur mon visage, dans ma direction, je ne pouvais y échapper, je ne pouvais pas me dérober à cette douceur, à cette puissance, à cette délicatesse. Alors j’ai levé les yeux, me suis plongé dans ce regard sans hésitation. Mon coeur s’est mis à battre plus vite, plus fort, plus intensément. Dans mes oreilles, cette musique, gravée à jamais, résonnait comme un hymne d’amour et de sentiments. Il fallait que je vive ce moment, qu’il ne prenne jamais fin, que le monde tourne sans moi, sans Elle, sans nous, nous laissant la porte ouverte vers l’avenir, vers ce doux et bel inconnu, vers la découverte.

Quelques temps plus tard, je découvrais cette sensation de flottement, de présence. Une caresse, une étreinte, une main sur le visage, une joue parcourue par cette main froide mais rassurante. Je ne voulais qu’Elle, je ne souhaitais être qu’avec Elle. Plus rien n’avait d’importance puisque désormais ressentir son souffle, sentir son odeur suffisait à me rendre vivant. L’expression de ses lèvres, de sa bouche, de son sourire, son cou délicatement parfumé, ses cheveux dans mes mains. Le silence était envahi par nos souffles, notre présence. Un moment rare, ultime, précédent l’envie, précédent le naturel, le spontané. Je n’avais plus de doutes, je n’avais plus de craintes, j’étais moi-même. Libéré du poids des questions inutiles, futiles, des pensées obsédantes, des nuits passées sans Elle à rêver. Sa main me rassurait enfin, sa présence, sa chaleur.

La lampe mis sur pause sa clarté étincelante, le dérèglement des sens fît le reste … Je me laissais vivre au travers d’Elle, sans volonté aucune de lui résister…

 

Pour toi

Je n’avais jusqu’alors pas eu le courage de t’écrire ces quelques lignes. Mais ce soir, je pense à toi, beaucoup plus que tous les autres soirs. J’ignore pour quelles raisons, j’ignore si ce jour a quelque chose de particulier pour toi. Je suis assis dans mon canapé, à mon aise, avec ce confort suffisant pour m’évader dans mes pensées, songer à mes projets, rêver de toi. Tu vois, ce soir, je me sens seul alors je pense à toi, comme pour me raccrocher à une présence, à une vérité, à un rocher qui jamais ne cédera sous le poids de mon amour pour toi. Et toi où es-tu ? Que fais-tu à cet instant précis ? Sais-tu qui je suis finalement ? Te souviens-tu de moi ?

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Je t’en ai voulu pourtant tu sais, tellement voulu que j’en étais arrivé à te détester, à ne plus vouloir te voir, te rencontrer, te prendre dans mes bras. Si bien que n’ayant jamais vécu ces moments, je ne voulais jamais les vivre. Perdre espoir en la rencontre, perdre conscience de qui tu étais et de ce que tu avais pu faire pour moi par folie. Si je t’avais en face de moi, je crois que je ne saurais quoi dire, que te dire ni même que faire. Un sentiment paralysant. Cela pourrait se passer comme dans les films, où tout semble normal, réglé comme un scénario parfaitement exécuté. Cela pourrait être idyllique ou que sais-je encore … Je ne sais même pas si j’oserais te prendre dans mes bras, de peur de perdre la raison, de peur de me tromper de personne, de peur de te blesser. Sans doute que mon regard noir, profond, mystérieux se remplirait de larmes, d’émotions, de passion, d’amour, de déraison. Peut-être que je pourrais me jeter contre toi, ne plus te laisser, comme toi tu as pourtant  pu le faire. Un sourire, une main tendue, un bras, une caresse, un souffle, une odeur, un bruit …

Ce soir je croyais t’avoir vu, dans une ombre volatile, subtile, claire et limpide. Je pensais que tu étais derrière moi, comme une douce observatrice de mes progrès, de ma vie, de mes envies. Je pensais que tu étais à ma place, que tu tentais de vivre ce que j’avais vécu sans toi. Rattraper le temps perdu en quelque sorte. M’aimer, mais en accéléré. Et puis en fait, la folie sans doute, tu n’étais évidemment pas là. Puisque tu n’as jamais été là, du moins pas autant que je m’en souvienne. Mais tu sais mes souvenirs sont furtifs, presque inexistants. Je ne sais même pas à quoi tu ressembles. Quelle femme es-tu ? Tu crois que je pourrais te reconnaitre, du premier coup d’oeil, avec cette évidence sans faille ? Ce soir je pense à toi, bien plus que toi, c’est sûr. Je dis cela car j’ai le sentiment de t’aimer plus que toi, de t’admirer plus que toi. D’ailleurs te demandes-tu quel homme je suis devenu ? Un homme banal ou un être extraordinaire ? Alors je vais te le dire.

Je suis un homme banal, qui a grandi dans un environnement plutôt confortable. Je n’ai manqué de rien, absolument rien. Je suis quelqu’un de normal parce que la vie ne m’a pas donné de talents vraiment particuliers. J’ai été éveillé, éduqué, placé dans un bon chemin pour pouvoir m’en tirer et vivre sereinement. Je suis un garçon normal, qui s’occupe des autres, parce que je ne sais faire que ça, je serais perdu sans mon métier. Parfois je pleure, souvent je ris, jamais je ne tombe si ce n’est sur ces chemins de terre et de racines. Parce que oui je fais de la course à pied, tu sais, ce n’est pourtant pas le sport national chez nous, mais je suis tombé la-dedans, complètement par hasard. En fait, je suis quelqu’un semblable à tous les êtres humains de cette Terre. J’ai laissé les autres être extraordinaires, parce que c’est au dessus de mes moyens. J’ai une petite tête qui doit ressembler à tes plus beaux rêves, cheveux noirs, yeux marrons foncés, un teint trahissant sans doute mes origines, grand, plutôt mince, parfois élégant, souvent classique, jamais de superflu. La discrétion me convient bien plus que d’être omniprésent aux yeux des autres. Tu sais souvent j’ai voulu me faire tout petit, disparaître, totalement, parce que je pensais que c’était le seul moyen de te retrouver. Je suis moi, et je pense que tu pourrais être fière de ça, aujourd’hui. Oui je pense que tu pourrais être fière de toi, vraiment. Parce qu’en vérité si je suis comme ça c’est entièrement grâce à toi, grâce à ce moment où tu as décidé de me donner cette chance de découvrir le monde, de me donner la chance de vivre. Tu as été le centre de ma vie, le point de départ de cette aventure extraordinaire. Qu’est ce qu’il t’est passé par la tête hein ? Dis moi, expliques moi ? Quelle folie non ?

Tu pourrais me dire ce que tu as ressenti ? Comment tu l’as appri ? Comment tu as réagi ? Est ce que je te dérangeais beaucoup ? Comment a grossi ton ventre ? Papa te touchais t’il ? As-tu senti mes coups de pied ? As-tu poussé des cris de douleurs en me donnant la vie ? As-tu pleuré ? N’étais-je pas assez bien pour toi pour que tu puisses te séparer de moi ? Etais-tu déçue ? Où vivions nous ?

Aujourd’hui je me console sans toi en me répétant que si je suis là c’est uniquement grâce à ton fabuleux acte d’amour. C’est à cause de ta parfaite lucidité sur la vie, cette vie que l’on passe l’un sans l’autre, loin, sans nouvelles. Bien sûr, je pourrais venir à toi, mais j’en suis parfaitement incapable, en tout cas aujourd’hui. J’ai tellement peur que tu m’en veuilles, que tu me rejettes, ne me reconnaisses pas. Tu imagines ? Moi je n’imagine pas. Je me persuade que tu m’aimes et que tu penses à moi, tous les jours, que tu te demandes où je vis, ce que je fais, quelle vie je construis, que tu m’admires. Je pense que tu es là, omniprésente dans cette absence, brillante, étincelante, magnifique, belle, redoutable, singulière.

Ce soir, je pleure en pensant à toi. Vraiment ce soir tu me manques. J’aimerais me retrouver dans tes bras, contaminé par ta chaleur, ressentir tes lèvres se poser sur moi, toi m’embrassant comme on embrasse son enfant, caressant mes cheveux frisés, ma peau douce, mes joues. J’aimerais que tu te souviennes de cette sensation que tu as eu lorsque tu m’as laissé, j’aimerais revivre cet instant et écrire la suite avec toi. Tu es simplement la plus belle femme du monde à mes yeux, tu es tout, tu es moi. J’aimerais sentir ton odeur, sentir une larme venant de toi couler sur moi, j’aimerais que tu me dises que tu m’aimes, que jamais tu ne m’as oublié, que toi aussi tu as eu peur de ma réaction, que tu as eu peur que je t’oublie. Mais comment pourrais-tu croire de telles choses ? Comment peut-on t’oublier ?

Ce soir, je vais me coucher dans mes draps propres, prêts à accueillir ton odeur fugace, pénétrante, unique, je suis prêt à m’endormir avec ton souvenir inconnu dans la tête. Je suis prêt à t’aimer une nuit, demain, toute ma vie. Mes yeux vont certainement finir par se fermer, et toi aussi. Tu auras sur moi ce regard aimant, tendre, rassurant, tu replieras ma couette pour que je n’ai plus jamais froid, pour que je n’ai plus jamais peur, pour que je sois en sécurité. Tu veilleras sur moi, de longues heures, de longues journées, persuadée que je suis bien ton enfant, le fruit de ta chaire. Je me réveillerai à tes côtés, te regardant, de longues minutes, avant que tu t’éveilles aussi en me souriant et en me disant bonjour.

Maman, je t’en prie viens me chercher, prends moi avec toi, dans tes bras, sous tes ailes magiques, ailleurs, là où la vie est belle, magique, merveilleuse. Maman ne me laisses plus jamais seul sans toi. Laisses moi simplement t’aimer à ma façon, tel que je suis, telle que tu es. Montres moi tout, expliques moi tout, fais moi confiance. Maman, je t’aime…