La décision d’aimer

Il ne reste que quelques gorgées d’eau au fond de ce verre brisé. La température est follement élevée, l’humidité de la pièce a monté d’un cran. Pourtant il ne s’est rien passé de particulier ici, elle est simplement endormie, enroulée dans sa couette, probablement nue, probablement loin. L’appartement est calme, rangé, lumineux. Nous sommes dimanche, il est un peu plus de dix heures du matin, un dimanche de mars, un dimanche comme tant d’autres. Sur le sol près du lit, une paire de lunettes, un paquet de mouchoirs, un téléphone portable déchargé et le reste d’un paquet de biscuits. Il demeure simplement quelques notes de musique s’échappant d’une radio laissée faiblement allumée. Elle se retourne, une de ses mains sortante pour tempérer les choses, pour prendre contact avec l’extérieur. Un frisson parcourt son bras, un rictus sur ses lèvres, une jambe bouge.

Le soleil prend de la hauteur, au point qu’il éclaire désormais la petite pièce qu’il a trouvé comme unique refuge. Dormir dans la voiture aurait été une option intéressante mais il était impossible de rester dans ce lieu de débauche, de tous les excès. Alors, il avait préféré rouler un peu et prendre une petite chambre dans un hôtel sans charme, contrairement à elle. La douche encore humide, la serviette trempée, le lit et les draps froissés avaient accueilli ce jeune homme grand et nonchalant. Le matelas avait beau être grand, il était endormi sur le côté gauche, presque au bord du vide, métaphore de ce qu’il était quelques heures plus tôt. Vide. Un mouvement de plus et c’était la chute, c’était le réveil bruyant et violent. Mais il dormait, paisiblement, profondément comme coincé dans un abysse de désirs. Retenu par une corde imaginaire, contenu dans ses rêves. Un frisson parcouru son bras, une jambe bougea.

Ils ont marché de longues heures, comme sur une route infinie qu’en fait ils parcouraient en boucle, passant inexorablement et de manière régulière devant les même maisons, les même éclairages, les même trous, les même voitures. Ils avaient des années de discussions à rattraper alors que deux heures auparavant, ils ne se connaissaient que par un prénom, une photo. Ils se regardaient, se fuyaient, elle le tenait, il la lâchait, il revenait, elle partait. Elle portait une jupe rouge, un manteau et une paire de talons. Lui était en pantalon associé à une chemise parfaitement cintrée recouverte d’une veste, juste un peu ouverte, délicatement parfumée. Il n’avait rien prévu de spécial, elle non plus. C’était une rencontre comme une autre, une rencontre au milieu d’une parenthèse de vie.

Elle se tourna une nouvelle fois pour regarder l’heure. Une demi heure avait passé, mais l’envie n’était pas là, se lever sera pour une autre fois. Au milieu de ses cuisses, une ligne de moiteur, un signe d’excitation, un reste de leur nuit. Elle passa délicatement sa main sur son sein droit, doux, subtil, attrayant, ferme puis sur ses cotes, s’arrêtant spontanément sur le début de son pubis. L’angle de son coude était parfait pour s’endormir paisiblement. Un soupir s’échappa de cette chorégraphie inconsciente, un gémissement, une marque de bien-être. Elle était bien nue, totalement nue, à la merci de ses draps. Sa peau douce, légèrement sucrée, délicatement saine. Ses fesses rebondies, cet interligne splendide, invitant à la perdition, rendaient son sex-appeal à son paroxysme. Elle était désirable. Son dos creusé au niveau de ses reins, ses épaules laissaient imaginer un trésor au moment où hébétée elle se tournerait, laissant apparaître sa poitrine, son ventre et ….

Il l’avait prise, au milieu de ces sièges inconfortables, pas tout à fait durs, pas tout à fait mous. Ses genoux ancrés dans la mousse, ses pieds serrés. Il aimait à sentir leurs peaux en contact intermittent, laissant échapper un gémissement, un bruit, une envie. Cette vue était magnifique, inoubliable, naturelle, enivrante. Ses cheveux dans sa main, son cou fléchissait, laissant son cambre augmenter naturellement. Il sentait la profondeur de son être. Elle sentait la longueur de son membre. Cela faisait déjà de longues minutes que l’étreinte avait commencé.

C‘est la télévision qui se mît en marche à cause d’un retournement de corps de sa part. Le canal 11, une émission totalement dénuée d’intérêt sur la crise économique et ses répercussions sur le prix des matières premières en Europe. Il était nu, sans défense. Il se toucha, comme il le fait tous les matins comme pour s’assurer de son genre sexuel, de son appartenance au genre homme. Cela lui fît une micro décharge d’endorphine. Il pensa à sa nuit, à elle, à sa jouissance qu’il avait espéré immense.

 

Il saisit sa jambe qu’il mis doucement à plat, il saisit l’autre dans ses bras et installa sa partenaire sur le côté. La pénétration fût simple, intense, terriblement stimulante. Elle cria, lui aussi, leurs deux corps raidis par le plaisir, il effectuait des va et viens intenses, profonds, n’ayant que pour seul but de faire monter son plaisir. Les vitres commençaient à devenir opaques de buée, l’ambiance basculait. Il serrait sa jambe, amplifiait son mouvement, ne sachant plus quoi faire pour aller encore plus loin, pour lui faire perdre pied. Et puis c’est finalement sur le dos, les jambes seulement habillées de ses bas et des ses talons qu’il lui fît l’amour, encore. Un « V » majestueux se dessinait, ses mains sur ses chevilles, sa poitrine réagissante aux coups de rein puissants. Il aimait cette vue, il pouvait croiser son regard, lui montrer son envie, l’embrasser.

Les heures passèrent, il fini par se lever, prendre un café serré et une longue douche comme pour donner un élan à sa journée déjà bien entamée. Il saisi son téléphone et écrivit un message à la jeune femme de ses nuits puis prépara quelques affaires jetées dans un sac en cuir. Une fois habillé, c’est dehors qu’il décida de se changer les idées. Il allait marcher vers son endroit préféré, un jardin avec une vue imprenable sur la ville, un coin peu connu qu’il lui avait fait découvrir la veille pour partager ce secret urbain. Elle avait aimé, lui aussi. Une bouteille de Coca à la main, sa peau prenait le soleil et son regard porté au loin cherchait où elle pouvait être. Il avait une musique douce dans les oreilles « The Girl from Ipanema », l’isolant complètement de la vraie vie. Il pensait à elle, toujours, encore. Pour la première fois, quelqu’un lui manquait vraiment. Il voulait être avec elle, c’était tout nouveau pour lui. Il voulait reprendre ce métro, parcourir cette rue bordée de commerces louches, attendre devant cette porte en bois, sonner pour entendre un grésillement et le verrou s’ouvrir. Pénétrer ce couloir sombre et carrelé, au fond duquel un escalier en pierre guidait le visiteur en hauteur. A la rambarde était accroché un vélo, sur la droite les boites aux lettres, en face un mur décrépi. Il fallait faire quelques pas, une trentaine maximum, monter une petite marche et à gauche c’était là.

 

Elle était levée, habillée simplement, buvant son thé en regardant par la fenêtre ce jardin totalement clos, où un chat passait. A quoi pensait cette jeune femme ? A rien, enfin presque rien. Elle était simplement sereine, délicatement sous le charme, en train de tomber amoureuse de cet être si mystérieux, si sensible, si beau. Elle ne pouvait s’empêcher d’imaginer une nouvelle fois de se retrouver dans ses bras, collée contre lui, enivrée de son odeur, perdue dans un vide d’amour et de présence. Elle n’espérait pourtant rien de la Vie puisqu’elle s’était résolue à vivre cette vie là, sans grands reliefs, comme égarée dans un quotidien rassurant. Il avait traversé son regard, sa soirée, sa nuit, son esprit. Il avait réussi à troubler quelque chose en elle, à lui faire espérer que la vie pouvait être belle, précieuse. Elle s’était sentie femme, belle, attirante.

Sa torpeur fût stoppée par le son de son smartphone. Cela ne pouvait être que lui, alors elle se dirigea vers la source du bruit, appuya sur le bouton libératoire et attendit que l’écran s’allume.

« C’est moi, j’ai décidé de t’aimer »

 

Ca y’est, son rêve était terminé.

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Hallucination

Dans ces lacets qui semblent ne plus vouloir en finir, dans la difficulté de cette montée sans avenir, dans la perte de tes moyens, dans l’absurdité de l’effort, dans la douleur indescriptible, dans le regard qui se perd dans l’horizon de toute une vie, tu avances pas à pas, sans te retourner, sans frissons, sans doute perdu sur un chemin dont toi-même ne connais ni le but, ni l’issue.

Tes chaussures foulent un sol naturel et aride, tes mains poussent sur ces bâtons rigides et souples à la fois, tes genoux se plient, tes muscles se contractent, ton sang progresse, ton coeur bat une nouvelle fois. Ton cerveau en ébullition ne transmet que les informations importantes, l’influx et la douleur dans ce silence et cette torpeur. La lumière qui émerge de ta lampe frontale baigne la nuit sombre d’un halo d’espérance, de ta présence, de ta presque aisance, de cette espérée délivrance.

Le sommet se dessine autant qu’il se fait désiré. Le vent souffle, la pluie tombe, la sueur se mélange à elle puis se réchauffe dans le creux de ton cou. Ton sourire a disparu depuis de nombreuses heures laissant place à ce faciès inconnu, douloureux autant que délicieux. Tu cherches quelque chose, comme une quête sans raison, comme un accomplissement douteux, comme une lumière au fond d’un tunnel de poussières.

A ce moment là, loin de toi, Elle pense à toi. Elle que tu aimes en secret, Elle qui ignore ce qu’est de promener sa grande carcasse sur les chemins de cette montagne inconnue. Elle, paisible, calme, délicieuse, endormie, nue dans ses draps propres et pas encore froissés. Elle, aimante de la nuit. Elle, dormante après minuit. Elle, gardienne de toutes tes nuits.

Il ne reste presque plus de temps, il ne reste plus rien, il ne reste que toi, perdu dans l’immensité de cette galaxie naturelle. Il ne te restes que quelques minutes pour passer à autre chose, pour ne plus penser à rien, pour t’endormir serein et désinvolte, presque rien après tant de révolte. Il ne reste plus de temps, puisque c’est fini, de cette aventure, de cette douce torture, de cette brillante écorchure tu ne portes que le fardeau de tes souvenirs, de tes délires, de ton martyr. Il ne reste plus de temps, car Elle, elle s’est plongée, immergée dans ses rêves dorés, cet égoïsme sans pitié, cette solitude désirée.

Toi tu cours, Elle, elle dort. Toi tu l’aimes, Elle, elle dort. Toi tu arrives, Elle, elle part dans un destin rêvé, un avenir lumineux, une fin romancée, un rêve de bébé.

Elle aura passé sa soirée à t’attendre sans un mot sans un geste tendre. Esclave de ses désirs, actrice de ton plaisir. Elle aura attendu que tu la rejoignes, sous ce drap, au calme. Elle aura pensé à tout fermer, elle aura souhaité t’en vouloir comme pour provoquer en toi le désespoir. Et puis résolue à finir seule cette longue soirée, elle en aura fait le deuil.

Toi, tu auras couru, tu auras voulu, tu y auras cru. Tu l’auras imaginé, dessiné dans ton imaginaire sommaire autant que salutaire. Elle aura guidé ta nuit, inspiré tes envies, atténué ton ennui. Tu auras couru pour Elle en pensant naïvement que là-haut elle t’attendrais, te rejoindrais.

La vérité, c’est qu’elle n’existe pas, qu’elle n’existe plus. La vérité c’est que tu te réveilles au milieu d’un endroit inconnu, au milieu d’une nature nue, solitaire de tout. Tu es là, comme un animal errant, comme un étranger de la Nature. Tu reprends un soupçon d’esprit, un instant de Vie, tu reprends ta marche en avant, un pas devant. Une ritournelle, un chemin perpétuel. Elle n’aura existé que quelques minutes, les plus belles de ta Vie, les plus belles de ton court ennui. Elle n’aura existé que dans ton imagination, elle n’aura été que le fruit de ta passion, un poison ou bien une parfaite hallucination.

 

Yoann, Merci !

Yoann,

Il n’est jamais vraiment facile de parler de quelqu’un que l’on connait finalement que très peu. Il y a quelques mois, j’écrivais sur toi et sur la personne que j’avais découverte un peu par hasard. J’avais peu à peu trouvé quelques informations sur toi, cherché à savoir quel coureur tu étais. A l’époque j’étais un petit coureur sans ambitions, découvrant modestement ce qu’était la course à pied dans les chemins. J’avais seulement retenu que tu allais proposer tes services pour entraîner des coureurs. L’idée ayant fait son chemin, tu t’es formé et moi j’ai voulu progresser.

Autour d’une table et une bière, en face à face, en toute sincérité et vérité je t’ai dis pourquoi je souhaitais que ce soit toi qui m’entraîne. Tu as accepté le défi, tu as accepté mon défi. L’aventure était lancée, les entraînements pouvaient commencer, l’histoire pouvait s’écrire lentement mais sûrement. Alors j’ai couru, un peu, beaucoup, j’ai douté un peu, beaucoup, j’ai progressé, beaucoup. J’ai découvert quelque chose de nouveau pour moi, j’ai franchi des étapes, dépassé des limites, compris certaines choses. Tout ne s’est pas fait dans la facilité, dans le calme ou la douceur. Il y a eu ces entraînements difficiles, il y a eu ces échecs, cette démotivation parfois, cette communication imparfaite, ces sourires, cette confiance. Et puis un jour il a fallu relever la tête, croire en sa chance, en son destin, croire que quelqu’un croyait en soi. Il y a eu ces dossards, ces courses, ces sensations, ces sourires, ces déceptions, cette volonté de progresser, de te montrer aussi que tu pouvais me faire confiance sportivement, que le travail portait toujours ses fruits.

J‘ai suivi ta progression, compris certains de tes choix, d’autres moins, j’ai regardé, j’ai observé, j’ai appris. Je te respecte pour l’homme que tu es, pour ce que tu réalises au quotidien, pour ces valeurs que tu portes profondément en toi et que tu prends le temps de transmettre au plus grand nombre. J’ai parfois perdu le fil, perdu l’espoir, perdu le courage, mais à chaque fois tu as été là pour me donner le ton, m’écrire les bons mots, me parler comme je devais l’entendre et pas comme je le voulais. Cette dualité m’a porté à finir mon rêve avec le sourire. Tu as participé à me rendre des courses plus faciles, des moments plus intenses. J’ai énormément pris de plaisir parce que je savais que je progressais normalement, sans artifices, en paix avec moi-même et les autres. Chaque mètres parcourus l’a été à la force de mes jambes et de mon mental, mais derrière il y avait ce soutien, quasi sans failles.

 

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La vie est une chance à saisir, rythmée par des rencontres, des moments uniques, des départs, des arrivées, des émotions, des déceptions. La seule que j’ai eu, c’est de ne pas te voir sur cette CCC, j’y ai cru, j’ai parfois couru dans cette envie là. Nous nous sommes ratés, pour la seule et unique fois. J’ai su aussi, dans ces rues de Chamonix, que j’étais arrivé là où j’avais décidé d’aller. Tu avais parfaitement rempli ton rôle. Il fallait voir la suite, se décider à reprendre les choses de manière sérieuse, voir toujours plus loin, toujours plus haut. Avancer avec toi était logique, presque normal. Pourtant l’évidence je l’ai fui, j’ai choisi de bifurquer, de changer de chemin. J’ai choisi pour être libre, toujours.

Yoann, je garde ces images gravées au plus profond de mon être, de mon esprit et de mon coeur. J’ai tutoyé un rêve de gosse quand j’ai couru la première fois avec toi dans les Monts d’or, c’était cool, simple, franc, vrai et unique. J’ai réalisé un rêve de coureur en finissant un ultra, j’ai progressé, j’ai réussi parfois à te faire ressentir quelque chose, j’ai fais quelques bons coups. En fin de compte, J’ai de l’admiration pour toi, pour ta personne et un immense respect pour le coureur que tu es. L’inspiration ne se contrôle pas et tu fais partie de ces personnes qui me tireront vers le haut et me permettront de croire que tout est possible. Toujours.

Yoann, il existe quelque chose de puissant dans la Vie, c’est l’espérance et la détermination de croire que chaque seconde qui passe nous rend plus vivant, plus grand. Je te souhaite désormais le meilleur à toi et ta famille, je vais rester attentif à ce que tu vas faire, je vais garder tes conseils, je vais garder cette aventure comme un pilier solide sur lequel puiser une ressource sans fin dans les moments de doute. Yoann, merci sincèrement de ce que tu m’as permis de réaliser, merci d’avoir été là, merci d’avoir pris le temps de m’accompagner dans ce progrès. Cette rencontre est un cadeau de la Vie, je ne l’oublierai jamais.

B.

Romance

Assis sur ce banc en bois, au sommet de cette montagne, la température extérieure a chuté, l’humidité est présente, la fatigue aussi. Après avoir enfilé un sur-pantalon pour gagner un peu de confort propre à l’être humain, il reste cette ultime difficulté à passer. Une descente, la dernière descente, l’ultime défi pour couper cette ligne d’arrivée imaginaire, passer sous cet arche et accomplir quelque chose, s’accomplir, tout simplement.

La douleur est violente lorsque je décide de repartir. Je sais que si je reste ici trop longtemps, le temps va jouer contre moi. Nous sommes plusieurs, aux destins croisés, liés  pourtant par cet itinéraire qui nous a amené à nous retrouver ici, sans doute dans le but commun de voir la vallée, de voir Chamonix, de vivre une expérience. Les premiers hectomètres sont un véritable enfer, je ne sais même pas si je vais arriver à courir tellement mes articulations semblent avoir rouillé en un instant. Ce n’est pas une douleur en fait, c’est une gène, un inconfort. Il faut relativiser puisque même si je m’interroge sur ma présence ici, je sais aussi que j’ai la chance d’être là. Donc il faut encore une fois faire preuve de patience, cela reviendra bien, comme c’est déjà revenu un bon nombre de fois. Il faut re-mobiliser son esprit, faire le vide, retrouver le calme en soi, faire preuve de lucidité.

Le chemin est plutôt hostile, mouillé, empli de racines, de cailloux, en descente ce qui pourrait au premier abord nous soulager mais il n’en est rien. Encore neuf kilomètres à passer pour finir cette traversée. Progressivement, par je ne sais quel mécanisme, les jambes deviennent moins raides, les articulations retrouvent leurs amplitudes, la cadence s’accélère, enfin je parviens à courir. Tout s’annonce moins complexe, tout est finalement positif. Il n’y a pas d’odeur, pas de sons particuliers. C’est simplement le modeste bruit de la semelle de ma chaussure qui vient caresser le sol à une fréquence rapide. Souplesse, délicatesse, douceur dans le but de ne pas agresser cette Montagne. L’esprit lui est ailleurs, dans le domaine de l’oubli, de l’inaccessible. Je ne pense pas, je ne sais plus penser, je n’arrive plus à penser. J’avais imaginé la fin de cette course, cette lucidité incroyable qui me permettrait de contrôler les choses. Mais il faut bien avouer et se rendre à l’évidence que la seule possibilité qui m’est offerte est de saisir l’instant, de vivre le moment. Plus rien ne s’imprime, comme si mon cerveau n’avait plus de place pour stocker l’information. Ma seule possibilité est de regarder au loin, ne pas tomber, et arriver au bout.

J‘ai été tantôt une bulle de savon hermétique mais fragile, tantôt un coureur nu de toute protection. Un moment impénétrable, un autre totalement vulnérable. J’ai pensé, beaucoup, puis d’un coup plus rien ne se passait, juste la concentration sur l’effort physique. Puis de nouveau le néant, rien, pendant de longue minutes, puis de nouveau la connexion avec le réel. La volonté de continuer, le flash discret de l’abandon, le renouveau, le deuil de l’arrêt. Il y a eu ces échanges, ces regards, ces silences aussi. Il y a eu ce frisson, il y a eu ce doute, il y a eu l’espoir. Toutes ces images, tous ces silences, toute l’absurdité de la situation, toute l’émotion de l’instant.

Finalement il y a eu cet ultime kilomètre, celui de tous les fantasmes, celui de toutes les peurs, celui de tous les bonheurs, de tous les honneurs. Pas pour moi, mais pour les premiers, cet êtres fabuleux capables de courir plus vite que tout le monde, capable de faire ressentir à l’enfant au bord de la route, au bord du chemin, cette part de rêve éveillé. Il existe sur cette Terre des êtres humains flanqués d’une légende, tapissé de gloire. Les yeux brillent, le regard pleure, la peau frissonne, le coeur accélère. Il y a eu ce dernier regard avec mon partenaire de route, les jambes qui au terme de cette balade ne ressentent plus la fatigue, semblent passer par une stade de résurrection. La vitesse m’enivre autant qu’elle me passionne. Le sourire vient spontanément puisque dans mes oreilles passe cette musique que j’avais tant attendu. Un hasard. Il y a ces derniers virages, ces gens inconnus au bord de la route, ma main qui rencontre celle de ce spectateur, puis de cette autre silhouette. Il y a cette pensée, puissante, dévastatrice, cette larme qui implose, cette bombe positive qui détruit la peur, l’angoisse. N’existe plus qu’une puissance divine. Je lève les yeux vers le ciel, vers ces cieux délicieux. Aurais-je réalisé mon rêve ?

 

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Durant seize heures j’ai accepté de vivre dans l’émotion, de lâcher prise et de vivre le moment à cent pour cent. J’ai laissé faire la nature et solliciter mes propres ressources lorsque la difficulté voulait prendre le dessus, lorsque la fatigue préférait me faire marcher plutôt que courir. J’ai accepté d’être faillible, j’ai aussi reconnu être plus fort que quelqu’un, plus faible que beaucoup d’autres, accepté d’être à ma place, tout simplement. Durant seize heures, j’ai vécu, j’ai ressenti, j’ai imprégné mon esprit de ce que la Nature et la Vie voulaient bien m’offrir, me laisser en souvenirs. Le physique n’avait plus sa place, comme si la Vie me donnait cette carte blanche : celle de profiter sans se soucier du reste. Un cadeau, un de plus.

Tu sais, Toi et moi nous sommes pareils, je n’ai pas ce talent que tu as, je n’ai pas ce don qui t’habite. J’ai simplement, à un moment donné, eu plus de chance que Toi. Cette chance de pouvoir toucher mes rêves, cette chance de pouvoir vivre ces moments extraordinaires. Le matin, je me lève sans me poser de questions parce que j’ai la chance de vivre, sans maladie, sans handicap, sans épée de Damoclès au dessus de la tête. Je ne me suis jamais autant senti vivant, jamais senti aussi libre, aussi fier. Je ne pourrai pas décrire ce que j’ai vraiment ressenti, j’espère juste que tu pourras vivre la même chose.

Tu sais, courir un kilomètre, dix, vingt, cinquante, cent ou davantage … finalement quelle différence ? A la fin, j’espère juste que nous partagerons la même satisfaction, cette même délicieuse lueur dans les yeux, celle qui traduira la vérité de la vie, l’intensité de l’émotion, un fragment d’éternité.

Nous serons Toi & moi Formidable.

 

 

 

J’avais un rêve …

Chamonix Mont-Blanc – 2 septembre 

Je suis réveillé par des bruits sourds mais puissants en même temps. Un rapide coup d’oeil à ma montre, il est six heures trente du matin. A l’intérieur de la voiture, un peu de buée sur les vitres, une température acceptable compte tenu du temps extérieur couvert et sans rayons de soleil agressifs qui pourraient réchauffer l’ambiance de cette caisse de métal. Nous venons de passer quelques heures à dormir pour tenter de récupérer un peu d’énergie, rattraper un temps de sommeil, tenter de mettre sur « off » un cerveau en ébullition. Je ne sais plus trop où je suis, mais il suffira d’un rapide coup d’oeil pour remettre une certaine clarté dans mon esprit.

Les cimes sont proches, couvertes de neige, confondues avec ce ciel pas encore tout à fait bleu, mais pas non plus tout à fait gris. Le plafond nuageux est bas, la température aussi, le premier contact de l’air avec ma peau me vivifie et fini de me régénérer. Le sourire s’installe pour ne plus me quitter, il semble qu’il s’est passé quelque chose puisque j’ai un peu mal aux jambes et les paupières sont encore lourdes. Clément est là, ce n’est donc pas un rêve mais bien la vraie vie qui se déroule face à moi. Il est de bonne humeur, excité à l’idée d’aller voir les coureurs de l’UTMB. Evidemment, je partage sa joie, cela doit être tellement impressionnant de courir sur les sentiers autour du géant des Alpes, ce Mont-Blanc si célèbre à travers le Monde.

Décision est prise de partir sur Courmayeur pour aller prendre un petit déjeuner bien matinal. Ce sera le premier vrai repas solide depuis de nombreuses heures. Mon estomac ayant semble t’il retrouvé une activité normale après avoir été secoué comme un coucou pendant des heures. J’appréhende même l’instant où je vais retrouver cette sensation de manger un aliment normal, avec le doute de savoir si mon organisme ne va pas le rejeter. La route est simple, belle, tracée au pied de cette montagne similaire à un mur de pierre et roche naturelle, bientôt l’entrée du tunnel du MB pour rejoindre le versant italien et découvrir une ville magnifique, baignée de soleil, érigée au milieu des montagnes. Ce lieu où plusieurs fois Kilian Jornet a initié son périple pour grimper librement le toit de l’Europe. Combien d’alpinistes habitent ici? combien de skieurs ? combien de légendes ont commencé ici ? Mon manque de culture soustrait une réponse évidente pour certains. L’ambiance est singulière, rapidement nous croisons des coureurs avec ce dossard floqué de ces lettres légendaires pour certains, inconnues pour d’autres, mais toutes et tous animés par la même ferveur, la même envie, la même motivation, la même folie pure évidente : tourner autour du Mont-Blanc à la force des muscles et de l’esprit. Cette aventure irréelle de partir de Chamonix et d’y revenir de nombreuses heures plus tard en étant sans doute profondément changé, habité de cette irréversibilité vertueuse, ce petit truc que l’on doit avoir en plus.

Ce chocolat chaud est délicieux, préparé par une Italienne d’une soixantaine d’années à l’accent lui aussi délicieux, la vue est magnifique, cristalline, vraie, intense, juste. Ce croissant régale mes papilles, je me sens bien, à ma place ( chose qui n’est pas arrivée depuis un sacré moment ). Etre là, je ne l’avais jamais vraiment imaginé, mais énormément souhaité. Depuis des semaines je pense à cette course, à ce moment où, la peur au ventre, je serai sur cette ligne de départ, face à moi-même, mon destin, mes doutes, mes peurs, mes joies. Qu’allait-il vraiment se passer ? Et eux, qui courent depuis des heures, à quoi pensent-ils? Qui sont-ils ?

Héros : Selon les cultures, le Héros est un demi-dieu, un personnage légendaire, un idéal, un sur-homme ou simplement une personne courageuse faisant preuve d’abnégation. 

Nos pas nous dirigent vers le Centre Sportif de Courmayeur, l’endroit même où se concentrent les coureurs de l’Ultra Trail du Mont Blanc, lieu de ravitaillement pour beaucoup, lieu d’abandon pour d’autres, lieu de tous les sentiments, sanctuaire de toutes les histoires, toutes les joies, zone délimitée comme pour encadrer l’émotion, encadrer la légende, donner un contour à ce qui semble sans frontière. Ici, l’Homme est français, belge, allemand, italien, chinois, espagnol. Ici, la Femme est argentine, suisse, polonaise, australienne, russe. Ici l’Homme est semblable à son voisin, aucune distinction d’origine, de religion, d’appartenance à un groupe ethnique, toutes et tous sont semblables. Je nage alors dans ce rêve éveillé que l’entière Humanité est bonne. Le sourire, les applaudissements vers cette inconnue, puis cet inconnu, ces sourires, ces larmes, cette émotion si puissante qui se dégage de ces regards m’emplissent de joie simple et authentique. Nous sommes vivants !

L‘heure arrive, celui vers qui nos attentes étaient tournées pointe le bout de son nez. Il est là, serein et déterminé, presque contemplatif. Ce Fabien m’impressionne par ce calme olympien, cette sagesse et ce regard fort. L’accompagner sur quelques mètres me parait être un honneur, comme j’ai eu le même sentiment en étant spectateur du passage des autres coureurs. Une réelle admiration et un profond respect. Cependant, je ne peux l’accompagner plus loin, alors je l’attendrai dehors pour le voir passer une dernière fois et le laisser se diriger vers le sommet, vers les sommets, là où tout le monde ne va pas, là où l’émotion ne se vit pas mais se ressent, se touche, se respire. Cet endroit où finalement tout semble prendre une dimension autre.

C‘est avec une joie profonde que je vais voir cet homme robuste franchir cette ligne d’arrivée à Chamonix, sans doute dans l’émotion débordante d’avoir accompli une chose extra-ordinaire, singulière, unique. Il aura eu le pouvoir de me faire pleurer d’émotion. Comment contenir tant de sentiments ? Comment contenir tant de larmes ? Il a réussi à me faire craquer, moi qui contrôle tout, qui ne souhaite que peu montrer les choses par pudeur, par peur de déranger. Il a été le vecteur d’une émotion intense. Pour tout cela : Merci.

 

Monts d’or – 3 septembre 

Ce chemin, c’est un peu comme si c’était le mien. combien de fois ai-je posé mes pas dessus ? Tantôt vite, tantôt lentement, ma foulée s’est formée ici, sur ce terrain en pierres dorées. Il est raide, court mais je l’adore parce que je m’y sens vivant, en pleine possession de mes moyens, je ressens mon coeur y battre vite, mes jambes durcies par l’effort, la sueur sur le visage, le regard porté plus haut, vers le haut. Il fallait que je revienne ici pour me rendre compte de ce qui était arrivé dans ma vie les jours précédents. Il a fallu ce temps pour réaliser que j’avais moi aussi couru autour du Mont Blanc, que j’avais accompli mon rêve si inaccessible pourtant.

Il y a ce départ, cette musique, cette peur d’y aller, cette excitation de se retrouver à Courmayeur, le décompte en italien, le doigt sur la montre, la première seconde, la première foulée, le premier regard échangé avec un spectateur, tenter de trouver l’explication au pourquoi de sa présence ici. Les premiers kilomètres, la première ascension, le premier sommet et ces crêtes magnifiques, la vue incroyable, la sensation de vitesse, tous les voyants sont au vert. Au dessus de nous, l’hélicoptère de l’organisation qui doit capter les images pour la postérité de cette course, le premier ravito, le premier pointage.

Je suis dans mon monde, tel un traileur autiste déterminé à se diriger le plus loin possible, de repousser une limite, de se découvrir, de se surpasser, de se retrouver vraiment face à soi-même. C’est là où j’ai compris ce que signifie être seul face à soi-même, enmuré dans ses pensées, enfermé dans son délire, clos dans une pièce de théâtre se jouant en une multitude d’actes. J’ai tellement souri, j’ai tellement regardé, j’ai tellement apprécié, j’ai voulu que le temps n’avance plus, rester ici pour ne plus redescendre, communier éternellement avec cette si belle Montagne. Et pourtant il fallait reprendre son chemin, découvrir ce qu’il y avait derrière ce virage ou au bas de cette descente.

Quelle souvenir de ce Grand Col Ferret. Un soleil magnifique pour une ascension vraiment difficile, où la pente était par endroit affreusement dure, affreusement hostile. Le premier coup de mou, la première vraie difficulté mentale. Il fallait alors se projeter, retrouver le calme en soi, maitriser sa peur, son angoisse, pour mieux repartir, pour continuer d’avancer. Le rythme sans être diabolique était correcte. Nous avancions vers ce sommet caché par les nuages, la température devenait fraîche, l’humidité se rapprochait de nous, les conditions devenaient difficiles. Un sommet dans les nuages, une descente que je n’oublierai jamais, cette longue descente vers la Fouly, vers Champex et le premier ravito où je vais retrouver Clément qui me gratifiera d’une assistance incroyable tout le long de la course.

Repartir, se prendre au jeu, grimper, défaillir, s’en mordre les doigts, marcher en descente, songer à tout laisser tomber, puis repenser à la chance d’être ici, d’avoir voulu être ici. Je repense à cette vidéo : « Etre libre c’est de pouvoir choisir ». Je veux être libre. En bas, j’aurai le choix, courir ou abandonner. Je hais l’abandon, ce sera ma réponse à la douleur, à cette petite voix confortable qui me dit que je serai bien mieux dans mon lit. Mon premier geste d’humeur, un jet de bâtons, et puis la déferlante qui n’arrivera pas. Clément sera ce régulateur d’émotions. Il va me replacer dans le chemin, dans cette justesse qui fait avancer, qui créer le dépassement, qui créer le souvenir, qui créer une forme de fierté.

Mais suis-je vraiment capable de le faire ? Suis-je si prétentieux pour pouvoir affronter ce parcours ?

La nuit va tomber, pour nous plonger dans cette ambiance que j’aime, où les repères sont modifiés, où tout est différent. L’ascension semble moins dure, la descente est un piège infinie à cause du brouillard, de la pluie, de la pente. Je partage ces moments avec Gauthier, un instant de partage qui m’a fait du bien, me permettant de rejoindre le pied de l’ultime difficulté. La foulée devenue légère au son des applaudissements. Un coup d’oeil à droite, et je reconnais cette silhouette familière. Fabien est là, il me l’avait promis. Quelle décharge de joie, tout est si bien. Un changement de vêtements pour retrouver du confort et il faut repartir. Quelques secondes d’échanges, rendez-vous pris à Tré le Champ pour un dernier contact avant la fin, avant ce dénouement. L’ascension des Montets, la descente vers l’Argentière, la Flégère, quelle galère! Et pourtant il faut continuer d’avancer, continuer ce long processus qui nous fait grandir, évoluer, progresser. Ressentir ses muscles, ses tendons, son rythme cardiaque, ses poumons prendre l’air, son regard se durcir, ses pieds devenir douloureux, mais l’envie, l’envie d’y arriver. Notre seule allié est cette ampoule au dessus de nos têtes, témoin unique de notre avancée, de notre joie, de notre bonheur. La vue de là-haut ne se compose que d’une multitude de points lumineux. Chamonix est en bas ? Serait-ce le signe que je vais y arriver ? Serait-ce le signe que j’ai dépassé mes peurs ? Serait-ce le signe que tout est possible ?

Je ne souhaite partager ( par pudeur ) avec vous que les ultimes secondes de cette CCC. Dans mes oreilles, « Outro » de M83, dans mon coeur, une palpitation soudaine, la réalisation de cet élan vital, chaque pulsation est un don de la Vie, est une chance non mesurable. Je n’ai plus mal, la douleur est lointaine, erronée par mon cerveau, comme bloquée. Mon regard embué par l’émotion, mon sourire pourrait traduire tant de choses. Je pense à tellement de choses, une rare vivacité, des images nettes, d’autres floues. J’imagine quelle fierté doit emparer certaines personnes autour de moi. J’avance tel un homme ayant vaincu le sort, ayant vaincu l’impossible, mon impossible. J’ai rêvé et désormais je vis ce rêve. Plus de place aux doutes, c’est bien moi qui suis là. Cette sensation est incroyable. L’ultime virage à gauche et soudain cette arche. Le temps n’existe plus, j’aperçois Clément, je ne veux pas franchir cette ligne, ne pas mettre fin à ce moment d’éternité. Je regarde là-haut, comme au départ, ma bonne étoile doit être quelque part, elle a fait son oeuvre en veillant sur ce petit être vivant. Celui qui vient de comprendre que chaque seconde compte, que chaque instant est unique et que l’émotion a le droit d’être dans sa Vie.

Je vous souhaite de vivre pareil moment, de vous réaliser, de réaliser votre rêve, vos rêves. De croire en vous et de vous persuader que tout est possible. Parce que nous sommes pareils, toi lecteur ou lectrice qui a pris le temps de poser tes yeux sur ces modestes lignes, nous sommes identiques. Je vous souhaite d’être heureux et heureuses comme j’ai pu l’être pendant ces heures, je vous souhaite d’être là où vous avez envie d’être, de ne plus rien calculer, de ne plus rien « espérer » mais plutôt de « réaliser ». J’aimerai vous avoir contaminé de simplicité, de joie, de Vie. J’aimerai que vous puissiez être les plus heureux du monde. S’il vous plait, faites moi sourire, encore une fois, comme j’ai pu sourire ce samedi à Chamonix.

Il était 1h11, j’étais simplement l’homme le plus Heureux du Monde.

 

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Calme Courage Combativité

Cela doit être un moment magique, unique. Une nuit terriblement courte, nous rappelant d’une façon répétitive que notre place est ailleurs, au milieu de nul part, dans cet océan de pierre, de végétation, d’eau, de chaleur. Elle nous dicte une loi implacable qui est celle du plus fort contre le plus faible. Or, le plus faible, c’est nous, pauvre Etre Humain, en recherche de quelque chose, pour nous faire grandir, espérer et rêver. Un lit bien trop petit pour une si grande ambition, un si grand rêve. Un drap bien trop lourd pour notre corps si petit, si fragile mais que nous espérons si fort, puissant et invulnérable. Cette nuit, je l’imagine tous les jours, et parce que la chance m’a touché, cette nuit, je vais la vivre. Elle me fait peur rien que de penser à ces longues heures de repos, de tourmente, de solitude, de rêves.

 

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Cela doit être un instant fabuleux que de voir ce goudron, cet endroit, Courmayeur. Quel frisson peut se produire à cet instant ? Quel sentiment habite ce coureur ou plutôt celui-ci ? Que se passe t’il dans la tête du champion? Et dans celle, comme moi, du coureur anonyme ?

Nous rêvons toutes et tous de cette montagne, de ces sentiers, de cette foulée que l’on souhaite belle et légère, de ces rubalises qui tracent un chemin vers l’inconnu, vers un destin sans pareil. Nous imaginons toutes et tous que plusieurs heures de souffrances nous guettent, nous attendent, de leurs grands yeux nous contemplent et leurs grandes gueules prêtent à nous dévorer un à un. Nous savons que la Montagne est impitoyable avec ceux qui souhaitent se mesurer à elle. Elle comble d’honneur les plus valeureux et puni ceux qui ne la respecte pas, ceux qui pensent être au dessus d’elle.

Alors, la meute va se lancer dans ce défi incroyable, impitoyable, totalement fou, la meute va se mettre en mouvement pour aller conquérir cette Terre, ce Graal. Tout le monde espère simplement rejoindre l’arrivée, couper une ligne imaginaire tracée par l’homme, boucler la boucle, prouver quelque chose, répondre à quelque chose, se persuader de. La meute colorée va entrer en mouvement, et s’étirer inéluctablement vers l’infini, vers ces destins mêlés, croisés. Les applaudissements vont raisonner comme une musique connue, comme une marque d’admiration, de respect, ou pour vaincre la peur, l’appréhension, le doute. Les sourires seront magnifiques, rassurants. Les visages illuminés d’espoir, cachant la crainte que les choses soient différentes que les plans établis.

A la joie du départ va succéder l’envie, le doute, le désespoir, le dégoût, la folie. Ce combat contre la Nature, contre soi-même, contre un élément pourtant bien trop fort pour soi. Le mouvement ne résultera que de ces jambes musclées, ce coeur battant plus vite, ce cerveau sécrétant des substances toutes plus incroyables les unes que les autres, de cette envie, de ce courage, de cette forme d’inconscience, de cette motivation, de cette crainte.

Cela doit être incroyable de porter son regard sur ce paysage, sur cette magie naturelle qu’offre la montagne. Cela doit être fabuleux de progresser au milieu de ce lieu naturel, qui a mis des centaines d’années à se former et qui nous offre un panorama à couper le souffle. Cela doit être fabuleux de se retrouver là où tant d’autres personnes souhaiteraient être. J’ai souvent imaginé mes yeux conquis par la beauté des lieux, par l’ambiance qui se dégage, par la dureté de la montagne, par sa capacité à nous faire souffrir, à nous faire simplement admettre que nous sommes avant tout des humains. Elle, elle ne craint rien, ou presque, sa force légendaire est inaltérable. Jamais elle ne doute, jamais elle ne craint l’Homme. Tout le temps elle a le dernier mot, elle dicte sa loi, elle forge des destins, des légendes, elle créée l’Histoire. Courir avec elle ne s’improvise pas, cela se mérite, se respecte. Courir en montagne c’est s’exposer à l’élément le plus impitoyable qui existe. La pluie, le soleil, le tranchant d’une pierre, le vide d’un trou, la vue d’un balcon, la dureté d’un sol, la beauté d’un sommet, voila ce qu’elle offre à celles et ceux qui veulent s’y frotter.

Je rêve de cela depuis des semaines. Et aujourd’hui, je sais que dans quelques mois je serais au milieu d’hommes et de femmes qui ont souhaité courir pour affronter la Nature, pour y découvrir une face de sa splendeur, pour réaliser un rêve ou simplement jouer avec le temps. Je suis au milieu de ce flot de coureurs ne regardant que dans une seule et unique direction, vers le haut, vers le lointain, vers l’espérance, vers la ligne d’arrivée.

Et puis il faudra accepter d’y être, accepter de ressentir la joie, d’être submergé par l’émotion. Il faudra se résoudre au fait de l’avoir fait, d’y être arrivé, d’avoir eu la chance de passer au travers du jugement de cette montagne si hostile parfois. Il faudra se retourner une dernière fois pour admirer ce paysage, il faudra comprendre ce que l’on a réalisé, il faudra rêver, une dernière fois.

Et enfin, il y aura ce virage ouvrant sur l’ultime ligne droite, il y aura ces gens contre les barrières, il y aura le son du speaker, il y aura ces applaudissements, ces regards bienveillants emplis de je ne sais quoi pour je ne sais qui. Il y aura ces ultimes mètres pour franchir l’arche final. Que se passera t’il ?

Alors soudain, la tête haute il regarde au loin, ne sachant pas ce qui se passe, imaginant que c’est un rêve, un de plus. Mais non, c’est bien lui, c’est bien ce petit bonhomme qui va franchir la ligne, avec ses yeux d’enfant. Et puis il va se mettre à pleurer, pour jeter ses dernières forces dans l’ultime effort. Un effort sur-humain mais quel effort, le plus bel effort de sa vie de coureur. Il va penser à Elle, en espérant que là où elle est, elle le contemple, l’admire même. Il va penser à tellement de choses. Il va se sentir vivant, il va même vibrer. Et puis ce sera l’instant final, un regard vers le ciel, un poing serré, un sourire toujours modeste … le moment de tirer une révérence à la montagne comme pour la remercier de lui avoir offert ce magnifique moment, ce long moment de vie, d’absurdité, d’effort, de partage, de quête intérieure, de spiritualité. Il va se mettre à genoux et embrasser le sol brûlant de Chamonix. Soudain, plus rien n’aura de sens, il aura accompli la plus merveilleuse de ses aventures sportives, il aura vaincu ses doutes, vaincu la peur, vaincu ses propres limites. Il sera comme des centaines d’autres, un coureur littéralement extraordinaire. Il sera différent, il sera lui. Il aura fait preuve de Calme, de Courage et de Combativité. il aura bouclé sa CCC. 

 

Courir sur l’eau

 

Menthon : Latitude : 45.860543 | Longitude : 6.194737

Le soleil brille intensément, la température pour les spectateurs est presque insupportable, l’eau est l’allié de cette journée dantesque. L’enrobé sur lequel les gens déambule doit brûler par endroit, même le timide vent n’a aucune action sur ce four géant. J’attends impatiemment mon relayeur, Ludovic, un mec super, un coureur excellent qui se perfectionne sur Chamonix où désormais il arpente avec ferveur les plus beaux sommets. Il s’est élancé de Doussard pour grimper en direction du Chalet de l’Aulp puis basculer en direction de Menthon . Ici c’est un peu chez lui, ses anciens chemins d’entrainements. Je sais qu’il est en train de faire le maximum, et que je vais devoir en faire de même. Il est généreux dans l’effort et son passage à la Forclaz m’a donné un précieux indice : il est fort! Je trépigne d’impatience et de peur aussi. Peur parce que je ne dois pas passer à travers, pour eux, mes autres relayeurs qui se sont donnés tout ce mal pour me permettre de m’élancer d’ici, de Menthon pour l’ultime relai. Je fais les cent pas, je guette, je tachycarde, je transpire, j’ai peur. Je cherche du regard quelque chose qui pourrait me rassurer. Je ferme les yeux, je tente de visualiser. Et puis, au bout de la route, du chemin, il est là. Mon regard croise le sien, il m’assure qu’il va bien, j’en suis ravi. Pourtant pas le temps de réfléchir, j’enfile la puce au poignet et regarde au loin. Il n’y a que 15 kilomètres à parcourir et un dénivelé de 1000 mètres environ à grimper mais il va falloir se donner les moyens de le faire. Je me remémore les conseils de Yoann, je décide de prendre un rythme modéré au départ pour pouvoir relancer au sommet et faire une bonne descente. Les jambes sont dures, les premiers mètres aussi et puis …

Le reste n’est que plaisir, volupté, sourire, beauté. La foulée est souple, en tentant de ne pas faire trop de bruit, comme si il fallait caresser le sentier, ne pas faire mal à la Montagne, la préserver un peu, la remercier en douceur de nous donner ce spectacle exaltant à vivre. Le chemin d’abord facile commence progressivement à aborder son côté dur, rude, cassant, la fréquence de course diminue légèrement, la foulée est toujours légère. Je rentre dans la course, rapidement, calmement, sereinement, en essayant de ressentir les choses. Je me concentre sur l’élément qui m’entoure, sur ma foulée, sur le rythme de course, je mets mon cerveau sur pause et tente de me détacher de cet effort. A un instant précis la douleur et la souffrance n’existent plus. Je rentre peu à peu en paix avec moi-même. Je rentre dans cet état où rien ne perturbe mon évolution. Je regarde les personnes au bord du chemin, un sourire, une parole, et puis c’est tout. Les descentes sont rapides, les plats avalés à vitesse constante. La progression est fluide.

La vue au sommet de l’Ancien Téléphérique est magique, comme toujours. Ce lac bleu turquoise, ces montagnes, j’ai presque envie de m’arrêter pour remercier la Vie mais j’ai des affaires à clôturer. Je le sais, je reviendrai très vite. C’est mon éternelle promesse à la Montagne. Les crêtes du Veyrier sont un pur régal, je vole, l’appui sur l’avant de cette chaussure est parfait, l’absence de bruit, la respiration profonde, l’air que je sens glisser sur ma peau, se fameux lâché prise que je voulais rencontrer, tutoyer, est là. Cet instant est magique. Je suis tel un jeune félin en osmose avec son élément, je découvre ce sentiment qui n’arrivera peut-être qu’une seule fois dans ma vie de coureur à pied. Voila la réponse, voila pourquoi je cours. Le sourire me rempli de joie et d’espérance. Je suis vivant, j’en ai la preuve sous les yeux.

Mont Baron : Latitude : 45.896661 | Longitude : 6.186904

« ô Toi Montagne majestueuse, témoin de tous nos exploits, partenaire d’un jour ou d’une nuit, Reine de la Terre, beauté éternelle. Tu as frappé mon coeur de plein fouet comme pour m’inviter à te découvrir, à me livrer un peu de ton secret, un peu de ton Amour. Tu as ce don de me faire sourire, de me faire mal, de me faire pleurer, de me faire revenir, à chaque fois parce que tu me manques lorsque tu es loin de moi. J’aime la courbure de ta silhouette, ta robe blanche d’hiver, tes habits d’été. J’aime la douceur de ton visage comme je dois parfois détester la dureté de tes cimes, de tes pentes, de tes vallées. J’aime ton silence protecteur, j’aime lorsque tu m’autorises à fouler tes chemins, où tu me fais ces cadeaux instantanés et naturels comme un levé de soleil, un clair de lune, un passage furtif de bouquetins. J’aime à sentir que tu sembles infranchissable, mais que tu te laisses pourtant dompter le temps d’une ascension, d’une descente. Pourtant, il me reste tant de choses à découvrir de toi, tant de choses à apprendre. Mais j’ai le temps, et l’envie. Tu me reverras, encore et encore ».

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Photo : David Gonthier – Tous droits réservés à l’auteur

Le sol semble parfait, les racines, les cailloux disparaissent furtivement le temps que mon pas ne s’enfuit. La vitesse est grisante, plus rien ne peut perturber cette progression. Cette descente je la connais, plus d’une fois je m’y suis régalé. Mais je m’y suis aussi fais peur, j’y ai douté, j’y ai pleuré parce qu’elle m’avait mise à terre. Aujourd’hui, je vole certes mais je la respecte. Je profite juste de cet instant magique et unique que la Nature m’offre. Je respire, je ressens, je vis cette descente intensément. Je sais aussi qu’en bas, c’est la fin, la fin de cette course, la fin de ce rêve, la fin de cette aventure entre l’humain et la Nature. Il y aura eu autant d’histoires que de coureurs, autant de destins croisés, autant de sourires que de larmes, autant de fierté que de déception. Mais il y aura eu une constante pour tout le monde, le plaisir d’avoir partagé cela ensemble.

« En haut des cimes on se rend compte que la neige, le ciel et l’or ont la même valeur »

Annecy : Latitude : 45.899247 | Longitude : 6.129384

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